Femme occidentale, libérée ou pas encore

Article : Femme occidentale, libérée ou pas encore
5 mars 2020

Femme occidentale, libérée ou pas encore

Femme libre, l'autoconservation ovocytaire
Crédit: Baylee Gramling on Unsplash

La femme occidentale s’est libérée deux fois. La première, quand Gabrielle Chanel lui a cousu un pantalon, la deuxième, quand le Dr Gregory Pincus a créé la pilule contraceptive. La troisième fois arrivera quand la femme sera en mesure d’accéder, juridiquement et financièrement, à la conservation de ses ovules par la congélation (l’autoconservation ovocytaire).

Mon arrière-grand-mère a eu son 5ème enfant à 47 ans, ma grand-mère a eu ma mère à l’âge de 27 ans (ce qui a été considéré tard pour le premier enfant dans l’Union soviétique de l’après-guerre), ma mère m’a eue à 39 ans (deuxième enfant), ma sœur, qui va bientôt avoir 40 ans, n’a pas encore d’enfant.

J’ai 30 ans, je finis ma thèse et je rêve d’avoir une belle carrière à l’international et, jusque récemment, je voulais avoir des enfants (3). L’historique médical de ma famille me rassure : j’ai encore du temps avant d’avoir un premier enfant, mais mon propre historique, avec le stress, la pollution et la consommation d’alcool me dit qu’il ne faut pas trop compter sur l’historique de ma famille. Voilà pourquoi la possibilité de congeler mes ovules (l’autoconservation ovocytaire) me paraissait intéressante avant que je ne me lance dans la recherche sur ce sujet.  Etant adepte du « Black Mirror », j’ai beaucoup compté sur l’avancement de la médecine de nos jours et sur le droit d’accès sur les procédures vitales.

Ainsi naïvement, je croyais que, comme la démographie de l’Europe baisse, la femme moderne aurait plus de possibilités de préserver sa capacité de donner la naissance et d’être prise en charge pour cela. Ce n’est pas le cas pour le moment malgré les discussions vives en France, notamment autour du projet de loi bioéthique avec des slogans « PMA pour toutes » (procréation médicalement assistée).

En France l’autoconservation ovocytaire n’est accessible qu’aux couples avec une infertilité médicalement diagnostiquée, ou qui sont à risque d’une pathologie avérée (un cancer, par exemple), ou, dans les cas exceptionnels d’une fécondation in vitro reportée. Cependant, cette procédure est autorisée dans les pays scandinaves, en Espagne, en Italie, en Grande-Bretagne, en Belgique, en Russie et au Canada.

En Russie, il existe un grand nombre de cliniques de santé reproductive qui propose cette procédure pour des raisons dites « sociales » (études, carrière, absence de partenaire). La Russie, le pays où la population diminue tous les ans malgré les programmes sociaux de l’aide financière pour avoir des enfants (initialement fait pour un dixième enfant, ce programme s’applique maintenant dès le premier). La population russe ne s’intéresse pas beaucoup à cette option, mais il faut préciser que la congélation n’est pas du tout prise en charge par la médecine dite gratuite du pays. De manière générale, ce sujet reste privé pour les personnes concernées et peu abordable dans la société. Quand j’ai posé la question à ma sœur de savoir si elle aurait congelé ses ovules au cas où l’autoconservation ovocytaire était prise en charge, la réponse fut négative. Face à mon étonnement, ma sœur m’a répondu : « On ne sait pas si l’ovule n’est pas déformé et si cela ne joue pas sur l’embryon. Peut-être ce n’est pas mon destin d’avoir des enfants ».

Aux Etats-Unis les discussions sur ce sujet sont beaucoup plus avancée. Les Américaines, dont la bonne sécurité sociale couvre la procédure pour des raisons médicales, veulent que cette procédure soit couverte pour des raisons sociales aussi. Dans la série « Bold type », on voit la journaliste d’un glossy magazine, Jane, gagner le combat face à la sécurité sociale, ce qui n’est pas encore le cas dans la vraie vie… En 2016, le ministère de la Défense a inclus la congélation dans la liste des procédures prises en charge pour leurs militaires actifs. De plus, beaucoup de compagnie de la Silicon Valley offrent l’autoconservation ovocytaire à leurs employées.

D’ailleurs, en faisant des recherches sur ce sujet et en questionnant les femmes dans mon entourage, j’ai quand même reçu quelques exclamations du genre « Pourquoi veux-tu attendre jusqu’à 40 ans ? ». La réponse n’est pas très convaincante : « Je veux profiter de ma vie, je veux avoir une bonne situation pour que mon enfant ne manque rien et ne souffre pas comme j’ai souffert ». La réflexion sur cette question va bien plus loin que ça. Est-ce que je veux vraiment avoir des enfants parce que la maternité m’attire ? Ou bien ai-je juste peur de rester seule en vieillissant ? Suis-je assez égocentrique pour vouloir laisser ma trace sur cette planète ? Je ne connais pas encore la réponse juste, mais je veux avoir la possibilité de changer d’avis tant que la médecine me le permet.

Or, pour prendre la décision de congeler mes ovocytes, il me reste à peu près 5 ans. Car, d’après les sites des cliniques de santé reproductive russes, il est conseillé de le faire avant 35 ans pour que la qualité des ovocytes ne baisse pas, en plus, après 40 ans, c’est leur nombre qui diminue. En France, cela est possible jusqu’à38 ans, et jusqu’à 45 ans pour le Royaume-Uni. 

Ma décision dépendra aussi de ma situation financière. Faire un gosse vers 35 ans naturellement (donc sans frais supplémentaires) ou bosser comme une folle pour me permettre de l’avoir à 40 ou 45 ans mais avec une procédure est coûteuse (entre 3000 et 10.000 euros uniquement pour le prélèvement et la congélation, ce qui veut dire qu’à peu près le même montant s’ajoutera au moment de la dévitrification).

En réalité, ce sont uniquement les couples infertiles qui sont pris en charge par l’assurance maladie. Mais même dans ce cas, la sécurité sociale ne rembourse qu’une partie. Cela s’applique pour certaines démarches, avant le 43e anniversaire de la femme.

Éventuellement, il existe en France, comme en Russie, une possibilité de congeler ses ovocytes de manière gratuite. D’après l’académie nationale de médecine et selon la loi de bioéthique en vigueur, il est possible de faire un don d’ovocytes. Dans les cas où les donneuses n’ont pas encore eu d’enfant, elles peuvent conserver pour elles-mêmes ces ovocytes, si leur quantité et leur qualité le permettent.

Finalement, ce sujet réveille beaucoup de questions éthiques.

Pour le moment, la procédure reste majoritairement réservée pour des raisons médicales, et minoritairement pour des raisons sociales, elle est accessible dans certains pays pour des personnes aisées.  Faute de quoi, faire un don d’ovocytes semble être une solution.

Serai-je une mécène libérée ?

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