Mes drag queens et moi

Perruques, tonnes de make-up, sequins, talons hauts, costumes extravagants et plumes : des « criminels » venant de l’underground aux plus grandes scènes mondiales, le chemin des drag-queens n’a jamais été simple mais leur impact socio-culturel fait partie des plus grandes avancées de nos sociétés.

Drag-queen
RuPaul par David Shankbone via Wikipédia

Le drag, c’est quoi ?

Quand je dis que je vais à un concert de drag queen, on me demande très souvent ce que c’est, une drag queen. Non, ce n’est pas un groupe de rock. Ce sont des artistes, la plupart du temps des hommes, qui se fardent de tous les attributs féminins, jusqu’à l’excès : maquillage, perruques extravagantes, talons hauts et haute couture… Presque une gageure de nos jours, alors que face à la misogynie, les femmes doivent se cacher dans l’ombre de la prudence. Quand tu es drag queen, tu n’as pas de gêne à être belle et sexy. C’est un plaisir de se faire belle, de mettre des talons hauts et une robe courte.

« Mais pourquoi font-ils ça ? ». C’est une question dont la réponse unique et valable pour toutes et tous n’existe pas. Par ailleurs, cela peut être l’expression artistique ou l’expression de soi, un besoin de dire et de se faire entendre.

Les drag queens chantent ou réalisent des numéros de « lip-sync » (ou playback), dansent, font du stand-up, participent à des concours de beauté, ainsi que beaucoup d’autres performances… On pourrait aussi citer le burlesque, la spécialité de Violet Chachki, que je suis allée voir au Bataclan ce lundi. Violet, belle et glamour, habillée en haute couture, reflète une confiance en elle que nous sommes beaucoup à lui envier. « C’est un truc de minorités, ça, non ? » Non,il n’y a pas de minorités ici, on est tous égaux, tous réunis pour célébrer la diversité, le talent et la joie de vivre.

Le drag, c’est l’art

L’histoire du drag est presque aussi longue que celle de l’art. Ceux qui ont étudié le théâtre savent qu’en Grèce antique, les rôles féminins étaient incarnés par les hommes. D’ailleurs, c’est la définition même du mot drag, dont les lettres renvoient à « DRessed As a Girl » (habillé en fille). Ces comédiens étaient-ils les premières drag-queens ? On pourrait le penser. Le même subterfuge a été utilisé pour des vaudevilles aux XVIIIe et XIXe siècles. Ensuite, d’objet de curiosité, elles ont été rétrécies au rang d’artistes d’underground restant dans leurs « familles drags » et performant uniquement lors de bals. Mais petit à petit elles ont regagné l’intérêt d’un public plus large.

En tant que millenial russe, j’ai grandi avec les clips de MTV, toute une pop culture où se croisaient notamment diverses icônes gays. Donc pour moi voir Freddie Mercury, ce chanteur reconnaissable à ses énormes moustaches mais surtout le leader du groupe Queen, habillé en femme dans le clip « I want to break free », ce n’était pas du tout choquant. Mon amour pour Freddie m’a ouvert les portes d’émissions sur la culture gay underground. Plus tard, j’ai commencé à m’intéresser à Lady Gaga avec ses looks extravagants… Je me rappelle l’apparition du boys band ukrainien « Kazaky » dont les membres dansaient magnifiquement bien sur les talons hauts. Attirée pas l’esthétisme et la sensualité, j’ai dû souvent googler « hommes sur les talons ».

Ainsi l’image de la drag queen RuPaul s’est-elle imprimée sur ma rétine. Quand je tombais sur les photos de RuPaul, qui est en quelque sorte la mère de toute les drag queens, je savais que c’était RuPaul. Je ne saurais même pas expliquer d’où je connaissais cette super model et chanteuse, activiste, cette drag mother. Son émission « RuPaul’s drag race » (qui a remporté plusieurs Emmy Awards) a permis aux drag queens de la Terre entière d’avoir un nouveau souffle et sa propre place dans la culture mondiale. Celles qui passent dans l’émission vivent la fantaisie d’être superstar, elles sont reconnues par leurs pairs, mais surtout elles permettent aux autres, qui n’ont pas autant la lumière, d’être mieux acceptées et comprises par leurs proches. Comme dit RuPaul :

« Drag race brings families together »,

RuPaum drag-queen
RuPaul’s Drag Race via giphy.com

 

L’émission de RuPaul, que j’ai découvert ensuite sur Netflix, a donné une visibilité hors du commun au drag, à tel point que les gagnantes de ces compétitions burlesques et décalées obtiennent une visibilité et une célébrité gigantesque. Le drag est certes un art, une discipline rude où il faut beaucoup s’entraîner pour faire sa place, mais RuPaul a également su en faire un empire financier, avec ses produits dérivés, ses shows débridés et ses divas millionnaires.

Le drag, c’est la philosophie

L’impact culturel et social des drag queens est significatif. Ce qu’elles projettent prend une toute autre dimension. Cela s’intellectualise et devient le modèle de courage et de l’acceptation de soi et d’autrui, notamment grâce à Sasha Velour, ma drag queen préférée. Avec son intelligence remarquable et son charisme, à travers ses performances et son art, lors de ses interviews ou de ses apparitions publiques, elle explique l’importance du changement de la perception de la sexualité et le danger des stéréotypes et les rôles cadrés de genre. Elle lutte aussi contre la violence envers la communauté LGBTQ+ (lesbiennes, gays, bis, transgenres, queers…) du monde entier, particulièrement en Russie, où elle a fait une partie de ses études. Dans ce pays, les lois contre la soi-disant « propagande homosexuelle » sont très libres d’interprétation et peuvent coûter la vie de personnes innocentes.

Drag-queen Sasha Velour
Sasha Velour Drag Race Finale via giphy.com

Le drag, c’est l’activisme

En plus de leur lutte pour la communauté LGBTQ+, dont elles sont devenues des icônes, les drag queens ont contribué aussi dans le combat pour leurs droits civils aux États-Unis, tout comme en Europe. Leurs personnalités très diverses luttent pour chacun d’entre nous : ceux qui cherchent le body positivisme, l’émancipation des femmes, le militantisme pour les droits des queers. Mais qui dit « queer », en anglais « étrange », dit « nous tous ». Parce que nous sommes tous un peu étranges et à part, tous uniques, et nous méritons tous les mêmes libertés.

Le drag, c’est l’amour

C’est l’amour pour la liberté et pour la vie, et pour le respect des différences. C’est l’amour des proches qui t’acceptent et qui sont fiers de toi, qui partagent avec toi des moments différents : des hauts et des bas.

Pour toutes ces raisons les drag queens sont aussi des ambassadrices interculturelles et peut-être les plus grandes humanistes de nos jours. Elles se moquent les unes des autres, mais elles savent aussi faire de la bienveillance leur mot d’ordre. Elles sont solidaires, elles font preuve d’empathie, la compassion et la compréhension, et ce quelles que soient leur apparence, leur origine ou leurs idées. Elles sont peut-être premières à montrer à quel point la diversité peut être avantageuse et enrichissante pour chaque individu, pour chaque société.

 

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