Une mystérieuse femme russe

Une voix douce et mélodique résonne toujours dans ma mémoire. Je me rappelle une fenêtre habillée de rideaux bleus et courts, un géranium blanc posé sur le rebord. A côté se tenait cette vieille femme dont le visage était parsemé de rides. Mais si beau et confiant. Celui de Praskovia Fiodorovna.

Une mystérieuse femme russe
Praskovia : Archive familiale

Praskovia Fiodorovna était une vraie femme russe : belle, éduquée, forte voire autoritaire, mais elle avait cette extraordinaire capacité à pardonner. Sa vie n’était ni simple ni joyeuse. Elle exigeait beaucoup des autres mais elle leur donnait encore plus.

Ce ne sont pas les médailles du travail qui sont trop lourdes, ce n’est pas le travail qui épuise, c’est juste la vie qui passe sans qu’on ait le sentiment de l’avoir vécue. Praskovia a étudié dans une école ordinaire, à 15 ans elle a commencé à travailler comme comptable dans un hôpital, à 40 ans elle s’est inscrite dans une école de médecine et a obtenu un emploi en tant qu’infirmière. « J’étais fatiguée des inspecteurs. On ne fait pas de comptabilité, mais on leur lèche les bottes », expliquait-elle.

femme au travail infirmières
Avec les collègues : Archive familiale

Il n’y avait rien d’inhabituel dans sa vie. C’était une femme comme toutes les femmes soviétiques de cette époque, qui construisaient leur vie après la guerre. Tout se déroulait comme chez les voisins, tout était comme chez les collègues. Ordinaire. Les enfants de cette génération n’observaient pas de différences dans leur vie, leur destin était tracé selon le modèle soviétique.

Enfance

Praskovia est née dans un village sibérien qui s’appelait Serebryanka. Quand elle a eu onze ans, sa famille a déménagé à Tobolsk, une ancienne capitale de province sibérienne. La décision de déménager a été prise par son père, Mikhail Fadéevitch, car il avait la possibilité de trouver un travail dans cette ville : «On ne peut pas survivre grâce au bétail, je n’irai pas au kolkhoz !», s’exclamait le père de Praskovia.

C’était une famille koulak, comme les soviets appelaient les gens qui avaient une propriété, une ferme et des économies. Les nouvelles lois stipulaient qu’il fallait donner tout son bétail au service de la commune (les gens n’avaient pas le choix), ce qui ne correspondait pas à la façon de vivre de ces koulaks. Ce régime communiste ne leur permettait pas de poursuivre leurs activités agricoles, voilà pourquoi beaucoup de familles de cette classe décidèrent de déménager dans des villes où ils pouvaient travailler comme salariés.

« On avait vécu sans avoir connu le chagrin. On ne se posait pas de questions sur la politique. Le pouvoir est un pouvoir. Mon père avait sa propre ferme, il y avait beaucoup d’animaux. Mais les soviets sont venus et lui ont dit de donner notre cheval et nos moutons au kolkhoz, autrement ils le traîneraient au tribunal. On ne pouvait rien faire ; évidemment, on ne voulait pas rejoindre le kolkhoz. Qui aurait pu se justifier ? On leur a laissé une vache et des poulets. 

Nous avons commencé à faire nos valises, mais notre voisin nous a vus et a commencé à faire une scène : « Où voulez-vous emporter toutes ces affaires ? Elles appartiennent au kolkhoz ! ». Je lui ai donc dit : « Vous êtes prêts à prendre tout. Sommes-nous des animaux ? Nous dormirons sur quoi ? Vous voulez que j’enlève ma dernière chemise ?! Tenez, prenez-la ! » et j’ai enlevé mon manteau tout en étant prête à enlever ma chemise de nuit (c’est tout ce que j’ai pu mettre cette courte nuit). Il ne s’attendait pas à ça, il m’a dit : « Calme-toi, la bagarreuse, partez en paix ».

Nous sommes partis de nuit, c’était l’hiver. Le père a enveloppé les plus petits de ses 5 enfants dans des couettes. Nous vivions chez une vieille dame chez qui mon père avait frappé une nuit et avait demandé un abri.

La vie dans la ville n’est pas devenue plus facile pour moi. Le matin, je nourrissais le bétail puis allais à l’école. J’étais intelligente, je prenais les choses comme elles venaient ; faire des études, c’était facile. Après l’école je faisais mes devoirs. Ensuite, j’allais deux rues plus loin ; à l’époque il y avait une petite forêt, j’en rapportais du bois (les voisins abattaient le bois et nous en donnaient un peu, ils avaient pitié de nous).

Parfois, après avoir porté l’eau jusqu’à la maison, mon dos ne se redressait pas ; il fallait en porter suffisamment pour arroser tout le jardin (on en avait un grand!), pour nourrir les vaches et pour la bania (le sauna russe). Le puits était au bout de la rue, cette corvée m’occupait toute la journée ! Ce n’était pas une activité joyeuse d’autant plus que je m’y attelais toute seule. J’allais chercher le pain, on n’en donnait que 200 grammes par famille. Je gérais beaucoup de tâches domestiques, je n’avais pas le temps de faire la queue (il y avait des files d’attente partout). Quand j’arrivais, les moujiks (les hommes paysans) me disaient : « Tiens ! Encore elle ! Vas-y, approche, on va te donner un coup de main », et comme ça j’accédais directement à l’entrepôt. »

La mère, Eugenia Gerasimovna, restait la plupart du temps à la maison avec ses filles cadettes ; de santé faible, elle ne pouvait pratiquement rien faire à la maison. Le père commençait à travailler tôt le matin et jusque tard dans la nuit dans une usine biologique, ainsi le quotidien de toute la maison reposait sur les épaules de Praskovia.

« Pendant la guerre, mon père a servi dans l’armée du travail. Il est parti en vacances  et puis il n’a plus voulu retourner dans l’armée, c’était une période terrible. On ne pouvait plus rien payer, le travail était infernal et il fallait nourrir la famille. Ils l’ont envoyé au tribunal et l’ont condamné à 10 ans de rétention. Je lui rendais visite en prison, pleurais, le directeur de la prison me disait alors : « Ne pleure pas, la guerre se terminera et tout le monde sera libéré. » Il était gentil, il disait :  « Tu n’as même pas peur des rats, tu te promènes ici ! Allez, les gars, ne la laissez pas entrer », riait-il ». On a vraiment libéré son père neuf mois plus tard.

1947

L’année de la mort de son père. Il s’est pendu. Pas de notes. « Écrivait-on à cette époque ? Personne ne s’y attendait. Tout le monde était occupé par ses propres affaires. C’est notre chien qui m’a fait sortir dans la cour, alors je l’ai vu. » Est-ce qu’elle était choquée par ce que son père avait fait ? Si on lui posait cette question, Praskovia soupirait profondément et répondait : « Dieu est avec eux, il ne faut pas remuer les morts ! ». Sa vision des choses était à part.

Son frère Mikhail était déjà marié, vivait séparément, sa sœur aînée Lisa s’était aussi mariée et avait déménagé. Praskovia, qui avait 24 ans, est restée seule à élever ses deux sœurs cadettes. « Tanya et Galya étaient petites. Mon chef, Alexeï Alexandrovitch Trunsky, un type sérieux, a déclaré qu’il ne nous accorderait aucune allocation ; si je pouvais pas les élever, il faudrait les placer à l’orphelinat ! Quel c***** ! Des années plus tard, alors qu’il était à la retraite, il est venu me demander de la bouse, je ne la lui ai pas donnée ! ». Au sujet de sa mère, elle disait : « Eugenia venait d’une famille riche. Mais elle ne savait rien faire à la maison ! Maman rugissait : « Pana (un diminutif de Praskovia), comment pourrais-je survivre sans toi ! Ne me laisse pas avec les filles » ». Praskovia racontait ceci d’un ton amer. « Maman est morte tôt, d’un cancer. »

« Avant le mariage, j’avais deux prétendants, les deux étaient chirurgiens, ils m’ont beaucoup aimée. Qu’aurais-je fait avec eux ? Il aurait fallu prendre soin de leurs mains, apporter ci, donner ça. Et moi, j’avais besoin d’un travailleur acharné qui sait tout faire dans une maison ! Les femmes y passaient déjà assez de temps. »

Mariage

En 1949 elle s’est mariée. Son mari, Mikhail, avait été blessé à la jambe pendant la guerre. Pendant longtemps il a caché cet événement à sa femme. « Quand nous allions marcher dans la campagne, je prenais de l’avance. Je lui demandais alors : « Pourquoi boitais-tu ? ». Et il me répondait : « Oh, j’ai un peu de callosité, vas-y, je te suis doucement ». Fortement blessé à la jambe, il a caché sa douleur. « Si je te l’avais dit, tu ne m’aurais pas épousé. » « Bien sûr, jamais je n’aurais commis une telle bêtise ! »

famille russe soviétique
Praskovia avec son mari Mikhail et leurs deux filles Valentina (à gauche) et Natalia (à droite) : archive familiale

« Mes belles-sœurs ont gâché notre vie aussi. Dès qu’elles avaient un souci, elles appelaient Micha (diminutif de Mikhail) pour qu’il aille les aider, alors qu’elles étaient en bonne santé ! « Est-il obligé de vous aider ? Il a déjà une autre famille ! », leur disais-je, et elles réitéraient : « Ben…quoi, il faut aider ses sœurs aussi ! ». Elles ne le laissaient pas tranquille.

Qu’il jouait bien de l’accordéon ! Quand nous allions au bal, toutes les filles s’agglutinaient autour de lui ! Et lui, tu sais, il ne faisait que jouer ! Il était un bon mari sauf lorsqu’il buvait. Je me suis battue de toutes mes forces contre cette mauvaise habitude. Il a même gardé une cicatrice au visage après que je l’ai frappé avec une planche en bois, un jour où il était revenu à la maison complètement ivre. Mikhail n’a pas bu pendant six ans, puis il est allé en vacances dans le Caucase et à son retour, il s’est exclamé : « J’ai recommencé à boire ! » S’il n’avait pas bu, il aurait vécu longtemps !

Le quitter n’était pas une option, on avait déjà deux filles. Partir dans une autre ville n’en était pas une non plus, il aurait fallu le faire plus jeune afin qu’il soit plus facile de s’y installer. J’avais un Polonais qui m’écrivait quantité de lettres (je l’avais rencontré au travail), il m’a proposé de m’installer chez lui. Mais comment ? Les enfants étaient petites, je ne les aurais pas abandonnées. Il a tenté de me convaincre pendant longtemps. Quel bel homme ! »

Elle se rappelait de toutes les discussions du passé, qu’elle racontait d’un air exalté comme dans une pièce de théâtre dans laquelle elle interprétait tous les rôles. Elle se souvenait de toutes les habitudes de son professeur de mathématiques préféré, Ivan Fiodorovitch, qui, après la mort de sa femme, avait élevé seul ses cinq enfants. « C’était un homme intéressant. Il me disait : « Parunya (un autre diminutif de Praskovia), vas-y, réponds ! ». Praskovia se remémorait le directeur de l’école, les conversations de ses voisines, les blagues des médecins-chefs et des autres responsables auxquels elle devait faire face.

« Micha traitait bien mes sœurs. Un jour, il est rentré du travail et on s’est mis à table ; j’ai commencé à le servir et il m’a dit: « Qu’est-ce que c’est que ça ? Commence d’abord par les filles et que je ne voie plus jamais ça ! », dépeignait-elle d’une voix sévère. « Je n’oublierai jamais cette fois où je suis allée chercher du foin. On a déchargé la charrette sur laquelle on avait assis Galya qui s’y était endormie, et on est partis. De loin on a entendu un moujik crier : « Hé, les imbéciles, tenez, vous avez laissé un enfant pour qui donc ? » Nous avons fait demi-tour et Galya, qui était tombée de la charrette, continuait à dormir par terre ! ». (Rires).

Praskovia et Mikhail ont vécu ensemble pendant 37 ans, ils ont eu deux filles. « Nous construisions une maison. Les amis de Micha nous aidaient ainsi que mon neveu, Volodia. Les poutres empilées se sont mises à dégringoler, les hommes ont alors chuté, et tout a commencé à tomber sur Volodia. Je me suis interposée ; il valait mieux que je sois réduite en miettes plutôt que ce jeune homme. Je me suis alors retrouvée coincée, et tout est sorti de moi ! On est arrivés à l’hôpital et le médecin m’a dit « ! Vous n’êtes qu’une imbécile, qu’avez-vous fait avec votre bébé ! » Quelle douleur j’ai dû supporter ! Mikhail m’a consolée : « Ne pleure pas, eh bien, on ne fera plus d’enfants ». En 1986, Mikhail est parti. Praskovia est restée seule.

Sa vie a continué avec ses petits-enfants, tandis que ses filles menaient leur carrière. D’abord, elle a élevé trois petits-enfants, puis après une dizaine d’années, une quatrième « s’est ajoutée ».

Joie de vivre
Prakovia avec sa fille aînée Valentina et sa nièce Marguarita : archive familiale

« Je n’ai même pas vécu. Depuis l’enfance : l’eau à transporter, le foin à conserver, un travail dès mes 16 ans comme nounou, puis la guerre, le mariage (qui n’a apporté que des problèmes). Je suis ensuite devenue infirmière dans un hôpital ; mais pourquoi me suis-je tournée vers cet emploi ? Il aurait mieux valu rester dans le département de la comptabilité, la retraite aurait été plus élevée et je n’aurais pas dû cesser de travailler si tôt. Je pensais faire un beau geste : m’occuper de mes petits-enfants, mais maintenant ils me disent que si je ne les avais pas élevés, ils auraient grandi sans moi », racontait Praskovia.

Une voiture freine, une remorque se décroche et fauche Praskovia. Le conducteur part et ne sera jamais retrouvé ni condamné. Après cet événement, les problèmes apparaissent. À l’âge de 80 ans, ses jambes commencent à lui faire mal, non à cause de la vieillesse, mais à cause de cet accident. Elle n’a pas eu de fracture, mais Praskovia n’a pas pu marcher pendant un moment. Puis elle s’est habituée à la béquille. Des compresses de feuilles de choux appliquées la nuit sur ses genoux semblaient soulager la douleur. Elle a donc repris ses tâches quotidiennes.

2010

Clic… Clic… Les bûches partent dans tous les sens. Praskovia n’a jamais eu besoin de l’aide ou du soutien de quiconque. Malgré son âge, elle faisait tout à la maison et dans le jardin. Elle se demandait comment les autres vieilles femmes habitant un confortable appartement pouvaient se plaindre de leur santé et de leur impuissance.

Elle ne faisait pas confiance aux médecins, et, elle, ancienne ambulancière, n’aimait pas les importuner. « Que faire avec les vieux ! » Mais elle prenait soin des autres : « Mes petites-filles ne mangent rien, elles gardent la ligne. Moi, à leur âge, j’avais plus de formes et tout le monde me disait : « Oh, quelles jolies jambes elle a ! » ».

La plupart des gens se plaignent tout au long de leur vie. Praskovia affirmait : « Maintenant, je suis entrée dans la vieillesse, mais que ferai-je après ? ». La vie ne s’arrête pas avec la misère. Les gens ont encore beaucoup de choses à faire.

Le ramassage de la neige à la pelle…

La cour est presque nettoyée de toute la neige et il fait déjà nuit, cette vraie femme russe prénommée Praskovia range sa pelle dans le hangar. « Les filles, allumez la bouilloire, on va prendre un thé ! »

En octobre 2012, Praskovia est décédée après avoir mené une vie convenable, élevé deux sœurs cadettes, deux filles et quatre petits-enfants, et surtout leur avoir donné les clés pour affronter la vie. Elle a vu sa première arrière-petite-fille et aurait pu voir son premier arrière-petit-fils.

Ma grand-mère n’était pas obligée de me garder après la disparition de ma mère. Mais elle est restée près de moi, dure et méfiante. Moi, l’enfant gâtée par mes propres ambitions, je l’ai quittée pour suivre mes rêves. Durant ses derniers jours, alors que j’avais bien compris qu’il ne lui restait pas beaucoup de temps, je n’ai pas pu trouver la force de lui dire à quel point je l’aimais et lui étais reconnaissante.

Les relations familiales ne sont jamais simples, dites à vos proches ce que vous ressentez avant qu’il ne soit trop tard.

4 réflexions sur “Une mystérieuse femme russe

  1. Merci de cette déclaration tellement riche. Elle parle bien évidemment à un grand nombre de personnes. C’est dommage que nous avons tendance à nous préoccuper des affaires de nos vies au détriment de ceux qui nous sont chers… Un mélange de sentiments: tristesse du passé & joie d’apprendre s’installe suite à la lecture de ce texte. En revanche, la leçon essentielle est revenue ! Encore, merci !!

  2. Très bien raconté. J’ai passé un beau moment à lire cette histoire, beaucoup d’entre nous passons par cette vie. Cela interpelle plus d’un.

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