Craintes culturelles : j’en ai peur, je ne le comprends pas, ou Il était une fois dans le métro parisien

Avoir une correspondance à Châtelet, la station centrale du métro parisien, c’est toujours survivre à un triathlon Ironman. Depuis un certain temps je tombe souvent sur une étape humainement difficile à passer, surtout la première fois lorsque j’ai entendu ces mots à gauche et à droite : « Nahn eayilat suria. Tusaeiduna » !

Les gens passent devant les réfugiés
Métro de Paris, Châtelet : Kristina Berkut

C’est de l’arabe, mais cette phrase a résonné comme un écho de panique, je ne comprenais pas ce qui se passait autour de moi et pourquoi les gens avançaient tranquillement comme s’ils n’entendaient rien. Je me suis donc aussi avancée vers le petit croisement des chemins et des sorties des différentes lignes du métro, et quand le son a rencontré l’image, j’ai tout compris : 3 familles de réfugiés de 3 côtés différents sur une surface de 40 m² criaient en même temps en arabe :

نحن عائلة سورية. تساعدنا

Des enfants à la voix grave, qui doivent rire quelque part à l’école avec leurs camarades de classe, sont ici perdus, désespérés, et nous de l’autre côté également désespérés et perdus. Je ne fais pas partie des gens éprouvant une phobie envers certaines ethnies, ni de ceux enclins à critiquer, ni des chauvinistes, mais je ne savais pas du tout où me mettre pour passer en sécurité ces quelques mètres.

On voit absolument partout ces discours sur l’intégration des réfugiés : les médias, les politiciens, de grandes boîtes et des célébrités nous racontent des histoires rarement joyeuses, souvent tragiques sur un autre Ironman, une véritable épreuve de survie dont le prix d’inscription est trop élevé, d’autant plus qu’à l’arrivée il n’y a pas de prix pour le gagnant : il n’y a pas de budget, il n’y a pas de places, il n’y a pas de travail, il n’y a pas de compétences. Ce qui manque vraiment, c’est une vision globale du monde qui change constamment : ne pas accepter ces gens comme un problème temporaire, mais investir dans un nouveau monde sans limites de cultures, d’échanges et de possibilités. Ce n’est pas ce qu’on dit en Russie aux enfants des ressortissants de l’Asie centrale, en Allemagne aux enfants des ressortissants de Turquie et en France à ceux des pays du Maghreb et de l’Afrique. Vous pouvez facilement continuer la liste. Est-ce que les sentiments les plus naturels, l’amitié, le respect, l’amour, sont aussi partagés ? Envisageons-nous les autres comme nos égaux ou comme des primo-arrivants, issus de la première génération d’immigrés, de la troisième, des gens d’origines, etc… C’est un cercle fermé : certains disent « ils ne nous acceptent pas » et les autres disent en même temps « ils ne veulent pas s’intégrer, ils ne deviennent jamais comme nous ». On parle toujours des choses très techniques : discriminations au travail, racisme, préjugés ; on a beau parler d’intégration, d’égalité, de droits de l’homme appliqués quelque part mais tout cela reste éloigné du quotidien, des gens qui ne font pas d’humanitaire et des services sociaux. Nous devons savoir comment réagir au mieux et comprendre notre rôle dans tout cela.

Dans cette situation avec les Syriens, j’ai mal réagi parce que je ne comprenais pas. La phrase signifie tout simplement : « On est une famille syrienne, aidez-nous ! ». Mais j’ai appris cela plus tard, quand j’y suis passée avec un ami parlant arabe. Il me l’a traduite et je me suis sentie en sécurité : j’ai compris. Simple. Humain.

Accepter la différence, accepter les choses qu’on ne comprend pas, c’est extrêmement compliqué, il faut avoir un guide présentant correctement le message transmis et pouvant bien traduire la réponse. Mais le vrai partage des cultures, ce n’est pas forcer les uns à devenir comme les autres, mais devenir quelque chose de plus ensemble. Cela ressemble à un rêve, à une tour de Babel. Mais il faut que quelqu’un pose la première pierre. On peut attendre le volontaire ou la poser en premier en étant « d’ici ». Partager sa culture fait peur d’être rejeté, la peur d’être incompréhensible, la peur d’être comique. Je veux parler de l’essentiel du partage ; c’est comme l’amour : ce n’est pas forcément le fait d’être aimé qui vous rend heureux, mais juste d’accorder les meilleures intentions à un autre qui pourrait vous rejeter, ne pas vous comprendre, rire de vous… ou qui pourrait l’accepter pour découvrir quelque chose de nouveau, quelque chose qu’il ne comprend pas encore, mais qui n’est pas dangereux pour lui. On ressent l’inverse si quelqu’un essaye de comprendre notre culture : « comment ose-t-il dire qu’il comprend, si même moi, je ne la comprends pas entièrement ? ». Et on se rejette sans arrêt, sans se dire : « d’accord, je me laisse découvrir ».

Depuis cette rencontre, cela ne me fait plus peur, je comprends de quoi il s’agit. Depuis cette même rencontre, les trois familles sont toujours là. Les trois que je vois à mon passage à Châtelet et les milliers d’autres partout en Europe. De l’intégration, il ne faut pas parler dans de grandes tribunes ; il faut commencer par nous, par un simple passager du métro, par un citoyen, par un être humain.

2 réflexions sur “Craintes culturelles : j’en ai peur, je ne le comprends pas, ou Il était une fois dans le métro parisien

  1. Bravo! Cet article mérite d’être publié dans les plus grands journaux! C’est dommage qu’on oublie notre côté humain et on se laisse influencé par les stéréotypes.

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